
Épiés

«Maman ! C'est ici ?
- Écoutez, je ne suis pas plus ravie que vous, si ça ne tenait qu'à
moi, nous ne serions pas ici.
- C'est quand même pas notre... Maman, on ne va pas vivre là, hein
?
- ... On n'a pas vraiment le choix, Guillaume.»
La mère et ses deux enfants regardèrent la maison délabrée avec
découragement.
Ils n'avaient pas assez d'argent pour tout repeindre et elle
garderait donc cet air lugubre.

«Dis, maman, pourquoi on va habiter
dans cette maison ? questionna Stella.
- Parce que ton père est parti sans rien nous laisser,
répondit-elle, glaciale.
- Mais il est obligé de te verser de l'argent, non ? demanda
Guillaume qui n'en revenait toujours pas.
- Si on savait où il est, oui. Écoute, Guillaume, changeons de
sujet.»

«Maman ? Tu crois qu'elle est hantée
cette maison ? demanda Stella en fixant les murs au papier peint
déchiré.
- Bien sûr que non.
- Au moins, on a pu garder nos meubles et les chevaux, hein, maman
?
- Ne compte pas trop sur nos chevaux, Stella. On ne pourra pas les
laisser vagabonder n'importe où. Il va leur falloir des soins. Je
ne sais pas ce qu'on va pouvoir en faire.
- On ne va pas les vendre ? s'inquiéta la petite.
- Je ne sais pas, tenta-t-elle de la rassurer alors qu'elle savait
qu'il leur faudrait les vendre le plus tôt possible. Alors... elles
sont bonnes vos céréales ?» s'étonna-t-elle de s'entendre
dire.
Leur vie ici ne s'annonçait malheureusement pas très rose, songea
Édith en écoutant grincer la maison.


Stella, après le repas, s'approcha de son cheval, celui que lui
avait offert son papa.
«Dis, Nétoile, tu sais où il est parti mon papa ? Parce que s'il ne
revient pas bientôt, on va devoir te vendre. Maman a dit qu'elle
savait pas, mais j'ai vu son regard. Ça va être qui mon meilleur
ami si t'es plus là ? Tu sais où il est mon papa ? Tu sais pourquoi
il est parti ? Moi, je voulais pas qu'il parte. Je l'aime, moi
!
Cachée sous les arbres, Édith observait sa fille, la larme à
l'oeil.
Sa fille lui en voudrait-elle ? En voudrait-elle à son père ? À la
terre entière ?
Mathieu ne reviendrait pas, elle le savait. Il les avait abandonnés
sans l'once d'un regret. Elle avait été incapable de le retenir. Il
ne leur avait rien laissé.
Elle ne connaissait pas le nom de cette autre, mais elle la
détestait au plus haut point.


Le soir vint enfin et Édith entra dans la chambre de sa fille
afin de lui souhaiter bonne nuit. Elle ne fut nullement surprise de
la trouver en train de lire.
«Ce n'est pas pareil quand je lis les histoires moi-même. Il ne va
pas revenir, hein ?
- Non, il ne reviendra pas.»
Stella poussa un soupir sans lever les yeux de son livre.

«Tu veux que je te lise une histoire ? demanda-t-elle, certaine
de se faire rembarrer.
- ...»
Elles se regardèrent dans les yeux plusieurs secondes.
«D'accord, finit par acquiescer la petite. Lis.»
Elle se cala alors confortablement dans son lit, prête à
écouter.

La petite avait les yeux déjà lourds lorsque Édith ouvrit la
bouche.
«Tu es certaine de vouloir que je te lise une histoire ? Tu sais,
chérie, je comprendrais que tu préfères que je ne le fasse pas. Je
comprendrais.
- Non, j'ai besoin d'une histoire pour m'endormir. Et tu as une
plus belle voix que papa ! ajouta-t-elle en riant. Allez,
vas-y !»

Édith s'installa sur le parquet froid et grinçant. Les lattes
n'étaient pas toutes à la même hauteur et la position était on ne
peut plus inconfortable.
Le vent d'automne semblait faire tanguer la maison toute entière et
les bruits de la forêt qui les entourait traversaient les
murs.
Peut-être auraient-ils été mieux dans un minuscule appartement en
ville plutôt que dans cette maison perdue au milieu de nulle part ?
Elle avait toutefois jugé que l'air de la campagne serait bénéfique
pour ses enfants. Elle n'avait plus qu'à s'y faire. Ils n'avaient
plus le choix.

Ouvrant finalement le livre de contes et d'histoires à la page
désirée, elle regarda sa fille et lui lança :
«Bon, on y va !
Il était une fois, ... »

Édith, après avoir quitté sa fille, n'avait pu se résoudre à
éteindre toutes les lumières de cette maison qui lui donnait
immanquablement des frissons.
Le vent, toujours aussi déchaîné, fouettait la maison sans
scrupules et la faisait grincer.
Quelques corneilles piaffaient au loin, on pouvait même entendre
quelques animaux se bagarrer dans les bois environnants. Les
voisins les plus près se situaient à quinze minutes de marche et le
téléphonne n'était toujours pas branché.
Réprimant un sanglot, Édith se cala à son tour sous les couvertures
frisquettes de son grand lit vide.
Elle aurait dû raconter une histoire plus gaie. Ou alors, changer
la fin. Elle aurait dû raconter une histoire de prince et de
princesse. Ou alors, une qui finit bien.
Se tournant et se retournant sans cesse, elle finit par
s'endormir.

Dans sa petite chambre au rez-de-chaussée, Guillaume peignait.
Ses épaules étaient secouées de longs sanglots, ses doigts se
crispaient et se détendaient à l'unisson de ses traits
fatigués.
Il devait être tard, mais il n'en avait cure.
La maison semblait souffrir, tout comme lui. Elle gémissait, tout
comme il en avait envie. Mais surtout, elle semblait prête à tomber
en morceaux à tout instant. Lui aussi.

Depuis sa tendre enfance, Guillaume avait toujours peint. C'était la seule façon qu'il avait trouvé pour calmer sa souffrance. Il pouvait enfin s’évader pour quelques instants. Mais pas ce soir.
La douleur le secoua une nouvelle fois, plus violente. Poussant
un soupir de frustration, il jeta au loin son matériel.
Il perdait des forces chaque jour, il le sentait. Les cernes sous
ses yeux las ne mentaient pas.
Donnant un coup de pied sur son chevalet instable, il s'allongea
sur le lit, les yeux fermés et les poings crispés.

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